Catégories

Recherche

Recommander

Un avis sur Aristide Nepo
Mardi 9 janvier 2007 2 09 01 2007 11:37
 
L’endroit dans lequel je me suis retrouvé ce dimanche matin, je ne le souhaite à personne. Ce n’est pas un endroit rêvé, c’est l’hospice dans lequel se trouve ma grand-mère.

Ce n’était pas la première fois que je m’y rendais. C’est la première fois que j’ai ressenti la futilité de la vie, face à ces légumes confrontés à la mort, qui les guette, qui les attend, au fond du couloir, peut-être demain. Ils ne vivent plus et ils ne sont pas encore morts. Ils n’ont plus aucun contact avec l’extérieur, ils ne font plus qu’attendre.

Ils sont là dans leur fauteuil, sur leur lit. Ils ne mangent plus tout seul, il faut les nourrir, les habiller, les laver. Ils contrôlent encore à peine leur corps. Ils sont encore là parce que les hommes ont la sagesse de ne pas les tuer. Ils ne parlent plus, ils ne communiquent que par des sons, venus d’un autre temps. On ne sait pas s’ils souffrent, on ne sait pas ce qu’ils ressentent, on ne sait pas s’ils nous reconnaissent. Sait-elle que je suis son petit-fils, celui chez qui j’allais passer mes vacances, l’hiver ou l’été. Se souvient-elle de ce nouvel an, où j’avais passé une partie de l’après-midi à dégager la neige devant la maison ? Se souvient-elle de mon grand-père ?

 

Cela fait un an que je ne l’avais pas vue. Un an, je ne me souvenais plus. Elle a changé de chambre. Elle est mieux, elle est seule maintenant. Et le couloir est nouveau pour moi. La sensation est bizarre. Nous sommes dimanche matin. Les portes de chambres sont entrouvertes en passant, c’est la même vision qui se répète. Un vieux, une vieille, sur son fauteuil, la télévision est allumée. Le son est fort. Les vieux ne semblent même pas la regarder. Ils sont là, les images et le son sont là aussi. Aucune interaction entre eux. Juste un être humain face à une machine. Aucune réaction. C’est la messe qui passe à cette heure. Ce pourrait être un film pornographique ou un match de foot, cela ne changerait rien.

Ma grand-mère est pareille à cette demi-douzaine de vieux que j’ai aperçue dans leur chambre. Assise sur son fauteuil, le regard vitreux qui fixe cette boîte noire dans laquelle prient des hommes et des femmes. Que pense-t-elle quand elle me voit entrer dans la chambre ? Pourquoi sourit-elle ? Que signifient ces bruits qui sortent de sa bouche ? Personne ne peut répondre. Pas même la jeune infirmière qui rentre dans la chambre.

- Bonjour. Vous êtes son petit-fils ?
- Oui. Vous vous occupez de ma grand-mère ?
- D’elle et des autres. C’est bien que vous passiez. Ca leur fait du bien.
- Comment le savez-vous ?
- Je le crois. Ca suffit. A bientôt.
- A bientôt.

Je restais près de ma grand-mère. Je regardais partir l’infirmière, vraiment belle plastique. Mais les vieux qui étaient là ne savaient même plus ce qu’était une femme. Alors, même la plus jolie des infirmières … Malgré tout,  je n’aimerais pas finir comme ça. Que la vie soit belle d’ici là, que je sois encore assez lucide pour mourir avant …

Je quittai ma grand-mère vers midi. Dans les chambres, la même vue qu’à l’aller. Les mêmes vieux, les mêmes légumes … Dans cet océan de dégénérescence, je m’attardais quelques secondes sur la croupe de l’infirmière qui se penchait sur un vieux pour le remettre droit dans son fauteuil. Quand elle se releva et m’aperçut, elle rougit légèrement. Je lui fis un sourire, lançant un « à bientôt ». Elle me dit gentiment « au revoir » et je quittais l’hospice un peu moins déprimé. La vie n’était finalement pas si moche.

Je suis retourné un mois plus tard. Depuis ma dernière visite, un vieux et une vieille étaient morts, trois nouveaux pensionnaires avaient rejoint le mouroir. Je pensais à l’infirmière. Son visage, sa douceur et la vie qui irradiait son corps me rendait supportable la traversée du couloir et la vue des légumes dans leur fauteuil, et à nouveau la messe et le prêtre qui leur parlait par téléviseur interposé. Je me posai près de ma grand-mère. Elle était dans le fauteuil, elle dormait, je ne l’ai pas dérangée. Je suis assis dans le fauteuil face à elle et me suis légèrement assoupi, pensant à ces vieux.

Je les appelais comme ça, c’était une preuve d’affection là où d’autres y voyaient un manque de respect. Un sénateur, lui-même un peu âgé, me l’avait fait remarquer un jour où je discutais avec lui.

- Ne soyez pas impoli, respectez les. Certains ont vécu la guerre. Appelez-les « seniors » ou « personnes âgées ».

Je me pliais à ces exigences, au moins momentanément, cet homme était sénateur tout de même.

L’infirmière entra dans la chambre.

- Bonjour, c’est bien que vous soyez revenu.
- Bonjour. On se demande l’utilité d’une telle visite. Quels sont les sens encore en éveil ? Nous entend-elle ? Nous comprend-elle ?
- Je le sais, je le sens. Votre grand-mère dans ce corps sans interface est encore consciente. Elle ne peut vous le dire, elle ne peut même pas vous le faire sentir, mais regardez bien ces yeux. Je la vois tous les jours ou presque, cette lueur particulière, elle est pour vous. Prenez ces mains dans les vôtres.

Difficile de croire l’infirmière.

Les premiers souvenirs que j’ai de ma grand-mère remontent à la mort subite de mon grand-père. J’ai bien quelques images furtives de mon grand-père vivant, lisant le journal pendant que je prenais le petit-déjeuner au beau milieu des grandes vacances, avant d’aller avec lui en forêt. Bizarrement, ma grand-mère est absente du tableau. Elle n’est pas dans la cuisine, elle n’est pas en forêt, elle n’apparaît qu’aux côtés du cercueil de son défunt époux, pleurant l’amour qui disparaît sans s’en aller. Les histoires d’amour finissent mal, celles qui finissent dans la mort sont pires que toutes. On y peut rien. On voit ce corps se figer, si rieur quelques instants plus tôt et tout s’éteint avec lui.

Toute la famille s’est relayée ensuite auprès d’elle. Les voisins aussi. J’ai passé encore quelques semaines de vacances chez ma grand-mère. C’est la première fois que je voyais ma grand-mère pleurer et toutes mes tentatives pour la consoler n’y changeaient rien. Elle a fini par reprendre le dessus puis petit à petit décliner dans la maladie jusqu’au jour où elle est entrée dans cet hospice. Je ne sais pas si elle comprit alors qu’elle n’en ressortirait pas vivante. L’a-elle compris depuis ?

- Comment faîtes-vous pour supporter l’ambiance de ce mouroir ?

- Il faut de l’amour, savoir qu’on les soulage, qu’on leur offre leurs derniers moments de bonheur. Sans la médecine, la plupart seraient déjà mort depuis longtemps. D’autres n’auraient même pas vécu jusqu’à vingt ans. Il reste la flamme qui brille dans leurs yeux. Toujours intense. Quand cette flamme s’éteint, on sait qu’il ne leur reste plus que quelques jours. Et vous savez, votre grand-mère a de la chance, elle reçoit de la visite régulièrement. Mais d’autres n’ont que nous, le personnel soignant, pour rythmer ce qu’il leur reste de vie. On a des responsabilités. Et tous ne sont pas comme votre grand-mère. Venez voir.

J’embrassais ma grand-mère et suivis l’infirmière dans ses visites. C’est la dégénérescence humaine qui défila devant nous et à chaque fois cette même lueur dans le regard, ce que j’avais pris pour le reflet d’un esprit vide, ce qui était en fait le seul moyen pour ces vieux de crier qu’ils étaient vivants. Elle s’approcha d’un vieux qui semblait endormi, lui caressa le visage. Elle lui dit encore quelques mots et m’invita à sortir. Elle me rejoint quelques instants plus tard dans le couloir.

- Excusez-moi, je dois aller prévenir la famille. Il va bientôt mourir.

Je retournai près de ma grand-mère, pensant à ce qu’avait dit l’infirmière, l’esprit vague. C’est la première que j’étais attentif à elle, guettant ces gestes. Je me surpris même à commencer à discuter avec elle. Je me mis en tête de lui raconter ma vie, mes joies, mes peines, mes douleurs. Je me saisis du tableau que ma famille avait fait pour ces quatre-vingts ans, avec les photos de chacun de ses enfants, petits-enfants et arrière petits enfants. Je lui racontai la vie de chacun. Le temps passait, qu’en retenait-elle ?

J’étais au bout du couloir quand l’infirmière m’invita à la rejoindre au plus vite dans la chambre de ma grand-mère.

- Elle va bientôt mourir. Restez auprès d’elle, je vais prévenir le reste de votre famille.

Je m’assis à côte de ma grand-mère, déjà inconsciente, visiblement proche de la fin. On avait demandé à ne pas la réanimer, à quoi bon s’acharner sur un corps sans vie. L’infirmière nous rejoint, puis mes oncles et tantes, mes parents, frères, soeurs, cousins, ... Elle mourut comme elle avait vécu, entourée de ses proches.

 * * *

 - Vous lui en voulez-vous ?

- Je sais que je devrais, Inspecteur. Elle a tué ma grand-mère et combien d’autres vieux comme elle. Mais je ne peux pas, car je sais qu’elle n’a fait qu’achever les souffrances. Peut-on en vouloir à une femme qui soulage son prochain ?

Par Oscar Salvador - Publié dans : Nouvelles
- Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus