Quelle plus belle fête qu’un mariage …
Il y avait du monde, ce jour là, à s’être massé dans l’église gothique de Crambesure, petit bourg de province. Les hommes étaient entrés par la porte des hommes, les femmes par celle des femmes. Les autres, ne sachant par où entrer, attendaient sagement dehors.
Le curé était ravi. La recette allait être bonne. Voilà bien longtemps qu’il n’y avait eu une telle foule dans cette église ! La dernière fois, se rappelait-il, se fut pour l’enterrement du maire. Mais aux enterrements, les gens ne donnent pas, ils sont tristes. Ils ont des mouchoirs pleins les poches, il ne reste plus de place pour les pièces, fussent-elles jaunes. Il pensait aux voyages qu’il ferait avec cet argent : Rabidurne, Oufflons, Manigue, Eblons-les-Deux-Eglises. Tous ces villages alentours où l’attendait quantité de mourants qu’il lui fallait derniersacrementer.
L’église avait été entièrement nettoyée pour l’occasion. Jusqu’aux cloches, qui du coup sonnaient pareil à l’homme qui chante sous sa douche, c’est-à-dire faux. Mais personne ne faisait vraiment attention aux cloches, chacun étant attiré par la voiture qui venait se garer sur le parvis.
« C’est la voiture du ministre ! » cria un homme qui avait un grand cou. Effectivement, le petit village fort tranquille de Crambesure accueillait le ministre Jean Kiri, qui se mariait avec une fille du village, Jeanne Kipleur, ce qui donna des idées à la comtesse de Ségur.
Les mariés entrèrent pompeusement dans l’église. Les orgues, attirés par les trompettes de la renommée, jouaient à en perdre haleine. Puis s’arrêtèrent, à bout de souffle. Le reste de la célébration se passa normalement. La mariée trébucha sur sa robe en traversant la nef, ce qui la fit saigner du nez. Pour parer aux flots, le mari, qui n’était pas ministre de la Santé pour rien, lui enfila un morceau de coton dans les narines, laissant dépasser juste ce qu’il faut pour avoir l’air ridicule sur les photos. Comme à chaque mariage, l’oncle Paul chanta faux, ce qui mit en rage tante Bernadette sa femme qui, comme à chaque mariage, demanda le divorce.
Les mariés eurent du mal à se transmettre les anneaux, ce qui est bon signe, dit tante Elisabeth. Tante Jeanne, affolée, lui fit remarquer qu’on était en lune montante, que tout ça n’annonçait rien de bon. Les deux bigotes, épouvantées, s’enfuirent en poussant de hauts cris, puis s’en allèrent brûler un cierge dans l’église voisine, afin de ne pas déranger. On arrêta un homme qui pêchait à la main des grenouilles de bénitier. Les pauvres batraciens, ne pouvant se défendre, poussaient des petits cris au fond de l’église. Enfin, après quelques instants, on offrit du parfum aux personnes qui n’étaient pas en odeur de sainteté.
Anticipant les recettes nombreuses, le curé, généreux, proposa du vin aux mariés. Monsieur le ministre, en homme de goût, n’apprécia pas la piquette que lui fit boire l’homme d’église. Il s’en plaint à l’aubergiste qui lui rétorqua que s’il n’est pas content, il a qu’à aller boire ailleurs. Le ministre, furieux, prit sa femme par le bras et s’en alla avant d’avoir signé le registre. Radin, il trouvait là un prétexte pour faire l’économie d’une signature.
Pour le réconforter, le public, à sa sortie, lui lança du riz à travers la figure. L’oncle Robert, qui avait le cœur sur la main depuis son infarctus du myocarde, ne put s’empêcher de verser une larme, pensant aux pauvres somaliens qui crevaient de faim à l’autre bout de la terre. Il fut rassuré lorsqu’il vit Bernard Kouchner ramasser le riz et le mettre dans un sac. L’oncle Robert put alors se rendre sereinement à la mairie où s’était déjà assemblé le reste des convives, moins sensibles à la souffrance d’un monde vraiment trop injuste.
La salle des mariages était située au deuxième étage de l’hôtel de ville. La mariée, en montant les escaliers, trébucha pour la deuxième fois, ce qui mit en alerte Jean, Matthieu, Marc et Luc. Cette chute provoqua à nouveau l’expulsion d’un flot de sang. En bon ministre de la Santé, son désormais mari devant Dieu ne fit rien car il songeait à maîtriser les dépenses. Le sang goutta donc sur la robe de la mariée, la tâchant irrémédiablement.
Dans l’antichambre de la salle des mariages, le cortège nuptial croisa quatre allemands égarés qui cherchaient un hôtel où dormir. Résistant de septembre à novembre 1944 –de 8h à 12h et de 14h à 18h, fermé le week-end– le grand-père Georges ne put s’empêcher de penser qu’en 40, ils n’avaient pas eu tant de mal à trouver.
La foule s’assit dans la salle. Cousin Julien, qui n’en manquait pas une, plaça un coussin péteur sous le siège de tante Clémentine. Quand elle s’assit, il ne se passa rien. Aucun bruit, pas un rire. En fin stratège, Julien prit l’air de rien, qui mourut étouffé.
Le maire était ravi d’accueillir un ministre dans ses locaux. Il avait lui aussi fait donner un coup de chiffon au mobilier de sa modeste mairie. Il en avait profité pour se faire construire une maison au frais du contribuable. Le conseil municipal avait donné son accord, sensible au fait que ce n’est pas de si tôt que la bourgade de Crambesure accueillera un ministre, ne fut-il que de la Santé.
Soucieux de flatter au mieux le ministre, le maire dans son discours prit des accents lyriques, fit appel à Malraux, Napoléon, César et Lucky Luke, référence cachée au profil chevalin de la mariée. Mais celle-ci, trop préoccupée par son nez qui saignait, ne remarqua rien et ne dit mot. Après sept heures de discours –le maire savait l’attirance du ministre pour Fidel Castro– on allait prononcer le mariage lorsqu’on constata l’assassinat d’un des convives. Cela provoqua un léger émoi vite retombé, car on s’aperçut qu’il s’agissait en fait d’un badaud. Mais le peuple avait besoin d’un coupable. On choisit donc le dernier de Mohicans, pour ne pas avoir de problèmes avec la famille. Après avoir décidé de quoi le condamné était accusé, on l’exécuta, ce qui donna des idées à Fenimore Cooper, qui comme chacun sait, était un grand ami du ministre.
Les mariés eurent à nouveau du mal à se passer les anneaux, ce qui fit dire à tante Ursule qu’il pleuvra quarante jours plus tôt, à moins que Saint Barnabé lui coupe l’herbe du jardin. Cousin Pierre ne comprit pas pourquoi, après s’être donné tant de mal à l’église, les mariés avaient retiré leurs alliances, avant de les remettre difficilement à la mairie. Il décida que jamais il ne se marierait.
Le maire, qui avait assisté à la messe, prit soin de ne pas froisser le ministre en lui offrant un vin de table bas de gamme. Il ne lui offrit d’ailleurs rien du tout, ce qui fit dire au ministre qu’il n’était pas prêt de remettre les pieds dans ce village de rupins. Sentant qu’aucun ministre ne reviendrait plus dans sa municipalité, le maire, déçu, commençait déjà à chercher un prétexte pour adjoindre à sa maison une piscine.
Quittant la salle des mariages, la mariée tomba pour la troisième fois. Jean, Marc, Luc et Matthieu, à l’affût, l’imaginèrent alors clouée sur une croix. Cette nouvelle chute finit d’achever ce qu’il lui restait du nez, provoquant une hémorragie digne des plus grandes rivières. Elle se vida de son sang en quelques instants et mourut. La foule, choquée, ne put se retenir de pleurer. Ses parents, triste à en mourir, moururent en sautant d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Oncle Alfred eu du mal à comprendre, mais cousin Jacques lui fit remarquer qu’on ne saute pas impunément d’une fenêtre, même du rez-de-chaussée. On enterra ces trois personnes sur-le-champ plutôt qu’au cimetière, puis les soupçons se portèrent sur le ministre et le curé. Le ministre héritait en effet de la totalité de la fortune des Kipleur et le curé profitait de deux cérémonies consécutives.
Le procès eut lieu. Les jurés acquittèrent le curé, mais, bien qu’il n’y ait aucune preuve formelle de l’implication du ministre dans la mort de sa belle-famille, ils le condamnèrent à mort, au prétexte qu’il n’y a aucune raison que l’injustice ne s’applique pas à tout le monde.
Avant de monter à l’échafaud, le ministre prononça ces mots : « Peuple de Crambesure, on se retrouvera lors du Jugement Dernier ! » En bon ministre, il ne tint pas ses promesses et ne fut jamais présent au rendez-vous.
La vie à Crambesure reprit son cours normal, à 1 dollar contre euro. A la bourse de Paris, Jean-Pierre Gaillard pour France Info.