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Un avis sur Aristide Nepo
Lundi 4 décembre 2006

Du creux de la nuit s’élève une clameur, pareil aux hurlements des loups affamés. C’est Denisey, qui sur son lit de mort, crie pardon pour ses pêchés à qui veut l’entendre. Ceux qu’il connaît et ceux qu’il ignore, comme d’avoir fait passer à de jeunes grognards des nuits aussi blanches que les cheveux de cette grand-mère qui pose des regards bienveillants sur ces enfants sacrifiés.

 

Que restera-t-il de ces nuits de labeur ? A peine de quoi allumer un bon feu, l’hiver, en repensant à cette chaleur moite qui envahit ces temps de torture avec comme principal objectif la lutte contre le sommeil, qui inexorablement s’abat sur ces morceaux de chairs meurtries et fourbues par tant de combats.

 

Il était quatre heures et depuis deux jours ils luttaient, seuls regroupés autour de leur chef à l’inconséquente habitude de préférer l’urgence et les blitz aux longues manœuvres du joueur d’échecs qui calmement positionne ses pions. Les troupes étaient dispersées, les fronts ouverts par la République étaient nombreux et les forces venaient à faiblir. La course effrénée à l’appât du gain allait faire chuter les derniers vaillants combattants. De l’Autriche à Lyon, de la Belgique à l’Italie, les grognards étaient sollicités. La victoire se jouaient maintenant : ils allaient vaincre ou mourir, le sabre à la main. Ils seront empereurs ou esclaves.

 

Il était quatre heures quand ils se sont quittés. L’un était appelé sur le front au nord, l’autre devait tenir les positions. Difficile tâche, les forces s’amenuisaient. Il y eu un regard complice entre les deux. Ils ne se connaissaient pas, de simples compagnons de lutte. Leurs conversations étaient stratégiques. Mais il y avait dans ce regard échangé la satisfaction du travail accompli, cette douce joie d’avoir tout sacrifié pour l’idéal poursuivi. C’était un homme, c’était une femme … et ils se sont regardés comme s’il n’allait jamais plus se revoir. La fierté, le courage, la foi en l’autre et en ses capacités à vaincre ses peurs, ses doutes et ses ennemis, mais aussi la fatigue, la lassitude et au final l’espoir d’un avenir meilleur, tout cela transpirait dans ce bref échange. Il se rappela les vers de Corneille et les choix de Rodrigue. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». La gloire, voilà ce qui les attendait s’il savait échapper à la mort.

 

Ils s’étaient engagés. Leur honneur était engagé. Rien ne valait plus que leur honneur. Sauf peut être leur abnégation à accomplir leur tâche. Il sera temps, plus tard, de se reposer.

 

Au début de leur quête, leur chemin avait croisé la route de deux aumôniers. Quête d’absolu, quête de spiritualité. Les deux moines avaient enseigné la sagesse à cette troupe. Ils en étaient ressortis apaisés, comme heureux. Dans ces coins reculés où les stratégies s’établissaient, la paix était proche. Mais las, le devoir est plus fort que tout et c’est au combat qu’il fallut repartir. Le discours des curés n’avait rien changé, à peine les avait-il convaincu qu’ils ne marcheraient pas seuls dans la nuit. Ils savaient qu’ils pourraient compter sur eux pour sauver leurs âmes à la fin de leur jour.

 

C’est ainsi que Denisey fit appel à eux. Denisey était le dernier général, le dernier stratège qui avait envoyé tant d’innocents à leur perte. Il était vieux, 90 ans, agonisait, délirant et ne semblant survivre qu’à l’aide de l’ingestion des dernières trouvailles des multinationales pharmaceutiques. Sa fin était proche et il voulait savoir ce qu’étaient devenus ces deux grognards.

 

* * *

 

Le front du Nord avait tenu, le sud avait éclaté. Il restait, seul au milieu des ruines de son ambition. Il n’a finalement été ni empereur, ni esclave. Il poursuivi sa vie simplement. Il avait tenu son engagement, son courage l’avait sauvé. Il n’hésita pas à se battre jusqu’au bout de ses forces et quand les ennemis étaient prêts à l’abattre, il était le seul survivant de son bataillon. Ils allaient l’exécuter, sans autre forme de procès. Mais la magnanimité d’un colonel lui laissa la vie sauve et il put retrouver celle qu’il aimait dans des contrées pacifiées. Il avait perdu, mais il restait fier et droit dans son combat. Ce rêve que les armes n’avaient pu défendre, c’est par la voix et l’écriture qu’il le poursuivra. Il rêvait de Vian et de Jean Moulin, il sera finalement le mélange des deux, un Malraux déjanté, un Voltaire sans la censure du souverain de droit divin. Le peuple a besoin d’être guidé et diverti. Il y consacra le reste de sa vie.

 

Son compagnon de route tomba fièrement au champ d’honneur. Elle aussi se retrouva isolée. Elle aussi fut la dernière à défendre ses positions. Elle aussi aurait pu être épargnée si elle n’avait pas vidé son chargeur sur la brigade qui l’avait en joue. Elle fut blessée par la riposte mais elle aurait préféré mourir tant l’humiliation qu’elle subit par la suite fut insupportable. Elle mourut deux jours tard, dans la douleur, le sang et les larmes et pensa une dernière fois à son compagnon.

 

« Se sont-ils aimés ? » demanda difficilement Denisey.

 

Il n’y eut pas d’amour. Seul un profond respect mutuel et une sincère amitié, comme entre un frère et sa petite sœur. Il était protecteur et aimant, jamais il n’aurait été entreprenant. Il avait su lever l’ambiguïté qui existe entre un homme et une femme. Il en aimait une autre. Son cœur était ailleurs et malgré ses deux ventricules, il ne pouvait être partagé. Il admirait sa plastique et son air mutin. Ce qui ressemblait à de la naïveté béate était en réalité une joie de vivre sans borne. Elle était vivante. Seul l’honneur l’a tuée.

Par Oscar Salvador - Publié dans : Nouvelles
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