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Un avis sur Aristide Nepo

Nouvelles

Mercredi 27 septembre 2006
Il y a du monde ce soir là sur le quai de la gare. Comme souvent pour le train de 20h12. Le train s’en va vers des contrées lointaines, des villes qu’Ombeline n’a jamais visitées, juste entendu le nom prononcé par un contrôleur tantôt enjoué, tantôt pataud, à l’accent chantant ou encore avec la voix plate, monocorde et monotone que savent prendre les contrôleurs.
Ombeline aime les villes de Port-Bou, Cerbère, Nîmes, Montpellier. Elle trouve que Perpignan a un nom charmant et Lyon ou Belfort lui impose le respect. Elle a en revanche horreur de Mulhouse ou Montbéliard, que le contrôleur, pour peu qu’il soit du cru, s’échine à appeler « Monbéyard ». Mais par-dessus tout, Ombeline déteste Mouchard. Des mauvais souvenirs, un train qui reste bloqué pendant des heures dans cette petite gare de campagne, la nuit qui s’installe. Elle qui aime tant les villes la nuit, la voilà dégoûtée. Mouchard n’est pas beau de jour, c’est pire la nuit.
Rien, aucun mystère, des rues éclairées par des lampadaires à la lumière jaunie, blafarde comme on n’en trouve plus que dans les villes russes, et encore, les plus reculées. A Mouchard, la vie s’est arrêtée dans les années 60, juste après que la rue principale ait été goudronnée. Il ne se passe rien en général, à Mouchard. La nuit encore moins. Alors quand Ombeline s’est retrouvée coincée là par la faute d’une locomotive récalcitrante, elle aurait pu se tuer. D’ailleurs, Ombeline se demande encore comment font les gens pour vivre dans une telle ville. Le calvaire ne dura pas longtemps, elle reprit la route et regagna Strasbourg, soulagée.
C’est dans la gare de Strasbourg que se retrouve Ombeline, ce vendredi soir. Le train est bondé, Ombeline n’a pas réservé. Elle cherche une place, scrutant avec ses petits yeux bruns les affiches de réservation, tentant de trouver une place libre. Elle en profite pour voir où vont ces voyageurs. Celui-là va jusqu’à Dijon, un autre rejoint Lyon, un troisième débarquera à Narbonne au petit matin. Personne ne s’arrête à Mouchard.
Après avoir parcouru une bonne partie du train, elle trouve enfin une place libre. Un homme, une femme, qui ne monte qu’à Lyon. La voilà assise, un coup de sifflet, le train démarre.

Ombeline reste seule un long moment, le nez collé sur la vitre de la fenêtre. Elle est pensive, rêveuse. Elle tente vainement de savoir ce qu’il y a dans le noir profond qui entoure le wagon. Son image se reflète dans la vitre, elle semble parcourir le paysage des ténèbres. Au loin, elle aperçoit une ville, sans doute une de celles au nom imprononçable comme il y en a tant dans la région. Les voitures filant sur l’autoroute longeant la voie de chemin de fer éclairent cette nuit sans lune, rendue plus opaque par les nuages. Rien ne filtre, pas même ses sentiments.
Elle ne pense à rien. Ou plutôt si, à tout. A Laurent qu’elle vient de quitter, pas seulement sur le quai de la gare, non, pour toujours. Ce n’est pas qu’elle ne l’aime plus, non, elle a besoin d’autre chose. Un bonheur simple, un homme qui la comprend, qui l’accepte telle qu’elle est. Un homme qui la respecte aussi, qui partage avec elle autre chose que des nuits où elle prend malgré tout un immense plaisir. Elle ne veut plus d’un simple amoureux, d’un amant. Elle veut un compagnon, un mari … Non ! Surtout pas un mari, la simple idée des convenances l’effraie. Elle ne se mariera jamais, ni à la mairie, encore moins à l’église. Elle rêve d’un père pour ses enfants, un père aimant.

Plongé dans ses rêves tout autant que dans sa vie, Ombeline ne voit pas s’asseoir face à elle un grand échalas, aussi timide que maladroit. Elle n’aurait rien remarqué d’ailleurs s’il n’avait pas eu la délicatesse de lui marcher sur le pied en ramassant la guimbarde tombée du veston qu’il déposait dans le porte-bagages supérieur. Il s’enquit immédiatement à présenter ses excuses à la belle, qui l’absout en lui renvoyant un sourire d’ange dont Ombeline n’est pas avare.
- Je vais jusqu’à Mouchard, précise-t-il, sans savoir le risque qu’il y avait à prononcer le nom d’un tel lieu.
Ombeline ne répond rien, si ce n’est un léger hochement de tête. Elle n’a pas envie d’être insultante avec ce grand gaillard qui a toutes les peines du monde à se positionner dans le mince espace que le concepteur du wagon a bien voulu prévoir. Il a les genoux qui lui remontent presque jusque sous le menton, les bras trop longs semblent se perdre dans d’impossibles volutes et les muscles subissent la torture d’une compression de César.
- J’ai oublié mon chausse-pieds. Dommage, ça aurait pu vous aider à rentrer.
Le pantin recroquevillé ne trouve rien à redire, il ne fait que sourire, naïvement. Il cherche à enchaîner, à rebondir. Il tente dans son esprit toutes les blagues qu’il pourrait faire, toutes les petites phrases qu’il a entendues ici ou là, celles qu’il a déjà dites sur un sujet proche. Celles dont il sait qu’elles feront rire même un inspecteur des Finances. Mais rien ne lui convient et il s’en sort avec une banalité.
Le voyage continue, ces deux êtres qui ne se connaissent pas ne se parlent pas. Ils sont face-à-face l’un et l’autre. L’une reprend la contemplation de son visage tout autant que de la nuit, l’autre s’attaque à la lecture d’un essai. Il lit une page, deux pages, arrive douloureusement au bout de la troisième et referme définitivement le livre au milieu de la quatrième. Il prend sa guimbarde salie par la chute, la nettoie et la coince entre ses dents. Des sons commencent à sortir quand il agite la lamelle métallique.
Ombeline, à mille lieues de là, est retourné dans les bras de Laurent. Indécise femelle. Elle regrette, elle compatit avec le pauvre homme. Cet homme qui lui a tout donné. De la haine, de la rage. De l’amour, beaucoup. Cet homme qu’elle vient de quitter … Mais pourquoi le quitte-elle ? Elle ne le sait pas, elle le sent. Elle ne peut mettre des mots sur ses sentiments. Quand elle entend les premières notes de guimbarde, elle se sent heureuse. Voilà bien longtemps que n’était parvenue pareille musique à ses oreilles. Elle se revoit dans les bras de son amoureux, au repaire des Trois-Glands. La nuit est noire, ils dominent la ville éclairée de mille feux. Ils sont seuls au monde, assis, le dos contre un mur en ruine. Elle a la tête sur son épaule, il joue de la guimbarde, plus rien ne compte. La Terre, la guerre, les massacres … Envolés, disparus. Elle a envie de pleurer quand elle l’enlace tendrement.
- Continuez, s’il vous plaît !
Ombeline n’a pas envie qu’il s’arrête de jouer. Lui, quoiqu’un peu fatigué, ne peut refuser une telle demande. Il reprend, un autre air sort de sa bouche. Ombeline est reparti. Peu à peu, les lumières de la ville s’éteignent, il va bientôt être temps de rentrer ; elle commence à avoir froid.

- Vous ne pouvez pas habiter Mouchard.
Aristide a du mal à comprendre le sens de la remarque. Non, il n’habite pas Mouchard, il y est de passage, comme la plupart les gens à Mouchard.
- Je dois me rendre un peu plus haut sur la montagne, dans un petit village assez reculé. C’est absolument mignon. Les gens vivent comme au Moyen-Age. Ils ont bien des tracteurs et des machines agricoles, mais la vie semble être réglée comme au temps des rois. Ils se lèvent un peu avant l’angélus, s’occupent de leurs bêtes, vont au champ, mangent les produits de la ferme. Certains ont aménagé quelques chambres pour touristes, d’autres un espace où ils peuvent vendre lait, fromages et miel de leurs ruches. On peut y faire de longues promenades, les forêts sont magnifiques, en toute saison. Parfois, en haut de la colline surplombant le village, on peut y voir les Alpes, par beau temps. Et les nuits dans cette région sont pures. On peut les passer avec Andromède ou Altaïr ; un cygne, un taureau et mille autres animaux mythologiques nous accompagnent. Le chant de la Voie Lactée nous berce tendrement, allongé sur la carriole de la Grande Ourse. Rien n’est plus beau qu’une nuit dans ces montagnes.
Ombeline ne peut le croire : comment la région de cette horrible ville de Mouchard peut être si belle ? Par quel subterfuge, par quelle porte dérobée faut-il passer pour s’extraire des moiteurs de ce village insipide ? Quel est donc ce drôle de poète pour sublimer les montagnes dominant l’excroissance hideuse constituée par ce comédon purulent qui se plaît se faire appeler Mouchard ?
- Je pourrai vous y emmener un jour, si vous voulez. Nous ferons un feu de bois et nous admirerions les étoiles. Je jouerai de la guimbarde, votre tête sur mon épaule, à regarder le ciel, jusqu’au petit matin.
Ombeline ne réagit pas. Le grand échalas la connaît à peine que déjà il l’invite. A Mouchard. Elle a connu Madrid, Barcelone et Vancouver ; elle a vécu à Strasbourg, Luxembourg et Paris ; elle rêve de Rome, du Maroc et du Guatemala. Et que lui propose-t-on : Mouchard ! Juste en haut, peut-être, mais Mouchard quand même. Mouchard, Mouchard, Mouchard. C’est trop fort, ça. Quelle faute peut-elle avoir commise pour mériter d’être invitée à Mouchard ?
- Vous êtes sûre que vous me parlez de Mouchard ? Cette ville sans âme, aux teintes jaunasses, qui pue l’ennui comme le poivrot l’alcool ? Cette bourgade d’un vide profond, qu’on parcourt en une heure sans que notre œil ne souffre d’être attiré par une quelconque beauté, architecturale ou humaine ? C’est bien de cette ville là que vous me parlez ? Et bien, non, merci, très peu pour moi.
Aristide ne répond rien, il regrette juste d’avoir prononcé ses paroles.

Le voyage se poursuit, solitaire. Le train erre dans la nuit. Ombeline a contemplé la crinière du lion protégeant Belfort, elle a vu passer avec soulagement « Montbéyard » (deux minutes d’arrêt) et tente de suivre les méandres du Doubs. Elle devine les collines boisées qui l’entourent. Aristide a tenté de reprendre sa lecture, sans plus de succès. Il a aussi le regard rivé vers la fenêtre, cherchant des yeux les étoiles. Le ciel s’est éclairci en allant vers le sud. Il distingue, l’étoile polaire, la Grande Ours. Il repense à Ombeline, à sa haine pour Mouchard. Une question lui brûle les lèvres. Il aimerait savoir pourquoi elle n’aime pas ce village. Qu’a-t-elle pu y vivre de si terrible ?
- Vous êtes un doux rêveur, tout de même. Les lieux sont attachés aux gens avec lesquels on les visite. C’est à Mouchard que j’ai rencontré Laurent. Il errait dans le hall de la gare, la nuit était tombée. Nous avons marché désespérément, à la recherche de quelque chose d’ouvert. Mais tout est très vite fermé à Mouchard. Oui, c’est ce soir là que j’ai rencontré Laurent. Je viens de le plaquer, salement. Je m’en veux, je l’aime encore. Mais rien n’est simple. Je ne fais que l’aimer. Vous comprenez pourquoi je ne veux pas y retourner, pourquoi même la simple perspective de s’y arrêter ne m’enchante guère. Je vous en prie, ne parlez plus de Mouchard, et jouez cet air de guimbarde. Il me plaît tant, je suis presque heureuse à vous entendre jouer.
Aristide ne se fait pas prier. Les lumières dans le wagon viennent de s’éteindre, seules les pâles veilleuses résistent encore. La lune n’est pas là, mais une pareille clarté envahit le train. Un spot éclaire le visage d’un lointain voyageur, deux amoureux s’embrassent. Ombeline se laisse bercer, il va falloir bientôt descendre. Elle aimerait emmener avec elle Aristide. Garder en elle sa musique si calme et douce, réconfort d’une vie qui a déjà dépassé vingt-huit ans. Elle n’en dit mot, savourant en silence le bonheur qui envahit son être en écoutant ces notes. Elle se voit héroïne de cinéma, la caméra est proche de ses joues, saisissant au vol les quelques gouttes d’eau salée qui perlent dans un coin de ses yeux.
Elle n’a pas remarqué que la musique s’est arrêtée quand elle sent la main d’Aristide lui essuyer les larmes.
- Nous voilà arrivés à Besançon, il vous faut descendre.
Ombeline prend ses bagages, lentement. Elle n’a pas envie de descendre, elle voudrait continuer. A écouter Aristide, à parler avec lui. De Mouchard ou d’ailleurs, peu importe. Ne pas descendre …

* * *


- Regarde-là, tu peux voir la Grande Ourse.
Aristide pointe son doigt vers un amas d’étoiles, ressemblant plus à une casserole qu’à un quelconque plantigrade. Le bambin qu’il tient dans ses bras reste un long moment le regard fixe dans la direction que lui indique son père. Ne voyant aucun animal peuplant les contes et les dessins animés de sa jeune enfance, le marmot s’extirpe des bras de son père et gambade joyeusement jusque dans ceux de sa mère. Après un gros câlin, Ombeline le pose sur son ventre, la tête appuyée contre ses seins. Le bébé s’endort, elle enlace Aristide de son bras gauche, le droit soutenant son enfant. Elle pose la tête au creux de l’épaule de son homme et l’écoute jouer de la guimbarde.
Au loin, un halo de lumière rayonne dans le ciel. Les lumières d’un train se confondent peu à peu avec lui, puis s’immobilisent. Mouchard, cinq minutes d’arrêt.
Par Oscar Salvador
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